Lettre à nos chers bambins qui ne sont toujours pas Charlie.

Mes chers petits,

Vous avez vu?
L’Etat vous chouchoute. Il va mettre à votre disposition des publications pour tenter de répondre à vos interrogations. Vos professeurs, qui cherchaient d’autres activités à faire avec vous en plus de leur travail, vont pouvoir ouvrir ces manuels en votre présence afin de vous expliquer certaines choses, qui ne sont pas évidentes à cerner à votre âge. Par exemple: la démocratie, la liberté de penser, la liberté de la presse, le débat d’idée, la laïcité, certains articles du code pénal qui stipulent que l’on n’a pas le droit de tuer quelqu’un sous prétexte que l’on n’est pas d’accord avec son dessin ou son édito par exemple, ni d’incendier les locaux d’une rédaction sous prétexte qu’elle abrite un journal qu’on n’aime pas. Que l’on n’a pas le droit non plus d’entrer dans un supermarché avec des armes afin de prendre en otage les clients qui s’y trouvent dans le but de les tuer un par un sous prétexte qu’ils sont juifs. Je suis très content que l’Etat vous explique un peu tout ça. C’est vrai que ce ne sont pas des notions très faciles à comprendre.
« Je suis Charlie » fut un slogan, un « password » humaniste le temps d’une émotion collective mais ne vous en faites pas, vos professeurs, mes chers titous vont vous l’expliquer puisque l’Etat le leur demande. Ils vont certainement vous dire que le 11 janvier 2015 ont défilé des tas de gens qui n’avaient jamais acheté Charlie Hebdo, mais qui ce jour là ont accroché aux revers de leurs vestes ou de leurs doudounes ce petit rectangle noir aux lettres blanches disant qu’ils étaient Charlie. Moi qui vous parle mes bichounets, je n’achetais que très rarement Charlie Hebdo, je le prenais quand l’actualité m’y invitait, quand les unes m’attiraient, et puis, le lisant, il 
m’arrivait de rire assez souvent, mais aussi parfois de rester de marbre face à un dessin foireux, d’être tout à fait en phase avec un édito ou au contraire dubitatif. Parfois, il m’arrivait même de me dire des phrases de vieux ou de centristes du style: « lorsque l’on va trop loin dans la caricature on limite sa pertinence et son impact » en soufflant sur ma tasse de camomille. Vous voyez mes bidous, je n’étais pas un inconditionnel de ce journal satirique, mais j’étais et je reste un inconditionnel de sa liberté éditoriale.

Vous savez, il existe un journal, le Figaro qui ne correspond pas vraiment à mes idées politiques; en haut de sa première page, se trouve une citation d’un grand auteur dramatique, Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, auteur notamment du « Mariage de Figaro ». Les fondateurs du journal ont décidé, il y a fort longtemps, de mettre une de ses phrases en exergue: « Sans la liberté de blâmer il n’est point d’éloge flatteur » . Vous voyez, même dans un journal qui ne devait pas adorer Charlie Hebdo, on tient à cette liberté de pensée et d’expression. Pendant que vous y êtes, apprenez par coeur, pour lundi prochain, le monologue de Figaro, Acte V scène 3. Cet homme, Figaro, nous raconte comment toute sa vie, il s’est heurté aux cadenas d’une société fermée qui empêchait l’émancipation des individus comme lui, voulant écrire, travailler, poursuivre ses envies, sa créativité, ses rêves. Il s’est cogné le front aux castes, aux pouvoirs absolus des religions, à la censure, l’aristocratie. Apprenez-le, et essayez de comprendre, grâce à Figaro, la nécessité d’être libre de penser et d’écrire, de critiquer. Méditez ses déboires et ses désillusions, et essayez d’entrevoir combien cette société était arrivée au bout de son avenir et qu’il fallait inventer autre chose de plus libre.

Si jamais il était arrivé la même chose à la rédaction du Figaro, je veux dire ce massacre à l’arme automatique de journalistes et de dessinateurs, d’amis de passage et de collaborateurs, je serais descendu dans la rue pareillement avec un petit badge home made « Je suis Le Figaro ». Pourquoi?
Parce que je ne tolère pas que l’on tue.
Parce que j’étais fier quand un grand Monsieur, Robert Badinter, a réussi à faire voter l’abolition de la peine de mort en France le 18 septembre 1981. C’est aussi simple que ça, et je peux vous dire mes choubidous, que deux ou trois jours après cet attentat supposé au Figaro, je n’aurais pas éprouvé le besoin de prendre mes distances en expliquant par tweet ou sur facebook mes différents avec ce journal et les idées qu’il véhicule, ou fait une thèse sur le pourquoi du comment ça-leur-pendait-quand-même-un-petit-peu-au-nez- et-qu’ils-l’ont-bien-cherché, « qui sème le vent récolte la tempête » et « rira bien qui rira le dernier ». Voilà. J’y vois un principe, un truc qui ne se discute même pas, je ne veux pas qu’on tue des gens, la justice française n’en a plus le droit, personne n’en a le droit et basta cosi.

Et quand à vos différences de point de vue avec Charlie Hebdo vous pouvez les dire, les hurler, les chanter, ou en faire un journal satirique, et moi d’y mettre mes épluchures et mes têtes de sardines. Mais affirmer, semaine après semaine, que vous n’êtes pas Charlie va bien au delà d’une différence de point de vue, et c’est là le problème et c’est là qu’il ne s’agirait pas de nous prendre pour des cons trop longtemps mes poulets d’amour.

Je vois très bien où vous vous voulez en venir avec vos gros sabots. Car continuer à nous chatouiller les tympans avec votre « je ne suis pas Charlie » revient à pointer hypocritement du doigt un truc qui ne passe pas dans vos caboches: le droit au blasphème.

Vous avez beau dire, vous avez beau faire, on en arrive toujours là à un moment ou à un autre. Je pense qu’il doit y avoir un petit chapitre là-dessus dans le manuel que les professeurs vont avoir entre leurs mains patientes, ils vous diront que le blasphème n’est pas pris en compte par la justice française, que ce temps-là est révolu, même en Alsace, c’est plié. Ils vous expliqueront que le peuple français s’est battu pour obtenir cela, que la laïcité n’est pas un rejet des religions mais bien au contraire une façon de les protéger en la maintenant dans la sphère privée et ainsi de protéger les croyants de ceux qui ne croient pas comme eux. Car il ne vous a pas échappé, que le plus cruel ennemi du croyant n’est pas le non-croyant mais celui qui croit autrement.
Le plus grand ennemi des chiites ce n’est pas Charlie Hebdo mais plutôt les sunnites et je ne pense pas m’hasarder beaucoup en affirmant que la réciproque est vraie. Il fut un temps où les plus grands ennemi des protestants n’étaient pas les non-croyants mais les catholiques, et puis puisqu’on se dit tout mes chatons, derrière ces inimitiés entre obédiences rivalisantes de zèle se cachent toujours des luttes pour garder ou reprendre le pouvoir, des intérêts financiers et territoriaux qui n’ont rien à voir avec la religion et il serait bien que vous ne soyez pas dupes, vous avez tous les outils pour vous renseigner là-dessus, vous allez voir c’est édifiant.

C’est pour toutes ces raisons que la religion ne doit pas s’inviter dans la sphère publique mais si cette sphère publique heurte trop votre foi, libre à vous d’aller dans une école privée qui respectera votre rigidité. Et si votre pays ne vous plait pas ou plus, vous pouvez, en utilisant les principes de la démocratie et les lois de la République, tenter de le changer en vous investissant dans le débat politique et si vous ne vous en sentez pas le courage, et que vous placez la religion au dessus de tout, sachez qu’il existe des pays qui seront peut-être plus conformes à vos principes religieux. Les USA par exemple ont une autre approche du fait religieux, le Royaume-Uni également et bien d’autres. La France est assez seule sur ce terrain de la laïcité, c’est vrai, certains voudraient la voir se niveler aux autres, moi je continue de penser qu’elle a raison et que la laïcité est une composante majeure avec la Culture du fameux Vivre-Ensemble .
J’ai la chance de pouvoir rencontrer des prêtres, des rabbins et des imams, d’échanger des points de vues – j’ouvre une parenthèse, une fois je suis allé visiter Auschwitz et Birkenau avec des représentants de ces trois grandes religions, nous avions trois autocars et, surprise, nous étions escortés par la police polonaise pour éviter d’éventuels jets de pierres et d’insultes antisémites comme cela était déjà arrivé lors de précédents voyages. Je vous laisse méditer, fin de la parenthèse. A chaque fois, j’ai pu constater que ces Messieurs Prêtres, Rabbins et Imams n’avaient apparemment rien à redire à cette spécificité française; au contraire, ils ont compris ce que la laïcité a d’humanisme.

Actuellement, si la laïcité régnait un peu partout dans les pays du Moyen- Orient, il y aurait moins de monde sur les routes de l’exil, moins de noyades en méditerranée, moins de têtes coupées, moins de gens brulés vifs dans des cages en fer, moins de femmes lapidées, moins d’homosexuels pendus tels des « strange fruit » aux flèches des grues, moins de richesses confisquées, moins de cerveaux abrutis par la haine de l’autre, moins de chefs-d’oeuvres archéologiques pulvérisés, moins de dos fouettés, de mains tranchées, de femmes sous les voilages, d’esclaves, de craintes que notre monde va vers un grand n’importe quoi. Même si il y a bien sûr d’autres raisons à ces craintes et qui n’ont rien à voir avec la religion.

« Je suis Charlie » n’était pas un nouveau parti politique, ni un service civil déguisé, ni une nouvelle religion encore moins une secte. C’était juste un message de paix et de compassion, une façon de vomir la violence d’où qu’elle vienne et contre qui que ce soit, un signe de fraternité. Personne n’est obligé de lire Charlie Hebdo tout comme personne n’est obligé d’être chrétien ou musulman. Personne n’est obligé de faire carême, ou le ramadan, d’aller à Saint Jacques de Compostelle ou à la Mecque, personne ne doit subir la foi des autres, personne n’est obligé de trouver les dessins de Cabu et Charb géniaux, personne n’est obligé de suivre des lois religieuses d’où qu’elles viennent. Personne n’est obligé de comprendre votre soit-disant désarroi car il y a une certaine forme d’indécence à revendiquer une différence qui va tellement de soi: on se doute bien que des millions de français n’aimaient pas trop ou pas du tout Charlie Hebdo, mais voyez-vous, ce n’est pas le problème, ce n’est pas le débat, et votre insistance à vous revendiquer comme « pas Charlie » ne sent pas très bon. Le gouvernement a donc décidé de vous écouter et de vous répondre gentiment via ses professeurs qui vont devoir se cogner des débats de merde au lieu de faire cours. Ca le regarde, mais personnellement, je voulais vous dire que je ne suis pas dupe.

Publicités

A propos philippetorreton

Bonjour à tous, voilà je viens de terminer ma bouteille de rhum, elle est vide maintenant, je vais pouvoir y mettre mon bout de papier dedans la rebouchée et la jeter très loin derrière les grosses vagues qui ramènent tout sur le sable comme les chiens, très loin sur la toile marine... C'est émouvant un blog, c'est peut-être la plus pertinente suite logique à l'article 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen.
Cet article a été publié dans Uncategorized. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Lettre à nos chers bambins qui ne sont toujours pas Charlie.

  1. BERNARD OJ dit :

    Bonjour cher Philippe, je me permets cette familiarité, ça me fait du bien, de te, vous, écrire comme à un ami… un frère de pensée.
    Ce n’est pas le premier papier que je lis sur ton, votre blog.
    Bon inutile de dire qu’à chaque lecture, c’est un bonheur.
    Je suis Charlie depuis la reprise de Charlie, il y a plus de 20 ans maintenant.
    Et combien j’apprécie Ta prose (allez j’ose le tutoiement pour la conclusion de mon petit commentaire), prose qui j’en suis sûr aurait pu trouver sa place auprès des papiers de Bernard Marris, de Charb, de Philippe Lançon, de Pelloux, de Riss actuellement, de ceux que je ne cite pas, pas par désintérêt mais par manque de place utile.
    Te dire également que j’apprécie depuis longtemps l’acteur, on fait le même métier, et si un jour on avait le bonheur (pour moi) de se rencontrer professionnellement, alors là vie serait belle.
    Un grand merci Monsieur Philippe ! Et une grosse bise à toutes les Mémé du monde…
    Olivier-Jacques.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s