Les Experts

En ces temps de campagnes, vous êtes incontournables dans les médias.  Vous intervenez constamment pour donner votre avis sur l’économie du pays de l’Europe et du monde. Votre mission consiste à nous faire comprendre à quel point la situation est grave, qu’il est urgent de  prendre des mesures, qu’il faut réformer les finances publiques, y remettre de l’ordre, votre Graal étant le retour à l’équilibre. Car la dette pèse sur nous et l’avenir de nos enfants. La dette, la grosse dette féroce avec son couteau affûté entre les dents, égorgeant l’avenir de nos enfants.

Pour ce faire, vous avez dans vos cartables des graphiques, avec des courbes ou plutôt des lignes brisées rouges et bleues, qui se rapprochent, qui s’éloignent, qui se croisent. Vous avez également des camemberts qui se découpent en quartiers colorés, des colonnes qui montent ou descendent, des phrases « choc » qui juste après avoir été prononcées se retrouvent inscrites en gras sur nos écrans pour être bien sûrs que nos cerveaux vont retenir vos affirmations comme l’on retient un slogan. Vous citez des pays pour nous faire comprendre que nous sommes seuls, que nous sommes une exception, une bizarrerie au sein de l’Europe ou du monde, vous semblez connaître ces pays -vous les avez étudiés sans doute – vous énoncez des chiffres que personne ne peut vérifier au moment où vous les dîtes, le temps de l’émission ne permettant pas à « l’invité-candidat » de plancher dessus, car vous vous gardez bien de citer vos sources en amont de l’émission, ce qui permettrait à l’invité de débattre enfin sur les mêmes bases de données que vous. Vous utilisez des nombres qui peuvent s’additionner, se soustraire, se multiplier, se diviser, se poser en équations, s’étudier en statistiques, et cela donne à vos exposés une aura de thèse scientifique que personne n’oserait contester. C’est vrai que deux et deux sont quatre et quatre et quatre sont huit… Et pourtant, mes Chers Experts économiques de France2, TF1,  France inter, Europe 1, RTL et tutti quanti, aucun d’entre vous ne possédiez suffisamment votre « discipline scientifique » pour nous avertir de cette crise imminente des subprimes, de l’éclatement de ces bulles financières, de ces actifs pourris ou toxiques c’est selon ! Au nom de votre science, vous ne nous avez pas averti solennellement en nous adjurant de faire très attention aux produits bancaires mis à notre disposition, je ne vous ai pas entendu non plus nous expliquer à quel point le suivi de notre argent  était obscur lorsqu’il était déposé en banque, et qu’un citoyen éco-responsable, militant, conscient des dangers de la déforestation de la forêt primaire par exemple, pouvait très bien, à cause des choix stratégiques de sa propre banque, financer une société dévastant cette même forêt primaire.

Alors pardonnez-moi, mais lorsque je vous vois prendre des airs d’autorité  lorsqu’un candidat ( en général plutôt à gauche) évoque la nécessaire protection des services publics et des acquis sociaux, ou lorsque  vous vous laissez aller à des réflexions du style « il faut être sérieux », en évoquant la nécessité de faire des économies par la réduction des dépenses de l’état, puis-je vous dire Messieurs les Experts, dont les salaires permettent sûrement d’être à l’abris des drastiques mesures d’économie que vous préconisez, que l’on ne vit pas dans le même pays… Puis-je vous répondre, Messieurs les Experts, que les services publics sont à prendre très au sérieux, et que c’est très sérieux de veiller à ce que les français puissent être transportés, soignés, instruits, protégés, de façon efficace et juste ? Sachez, Messieurs les Experts que le désengagement actuel de l’Etat dans les frais de santé pour ne citer que cela, se traduit déjà par des symptômes de défaillances sanitaires qu’on avait plus l’habitude de constater dans les pays pauvres. Vous brandissez souvent et très rapidement la pancarte « attention à la compétitivité » lorsque des mesures de taxations ou d’impositions sont envisagées, ce qui revient à dire que la seule façon de revenir à l’équilibre budgétaire est d’économiser sur les dépenses publiques. Vous ne brandissez jamais ces pancartes « attention à l’humain », « aux mal logés », » aux mal payés », « aux mal remboursés », « aux mal soignés », « aux mal instruits »… Certainement faut-il faire des économies, encore faudrait-il voir où et comment les faire sans que la qualité des services publics concernés soit touchée.

Il est curieux de constater que votre réflexe d’Experts en économie, ne soit pas de protéger ces mêmes services qui honorent la société française. Mais j’entends déjà votre argument en béton Bouygues que justement ces économies ont pour but de sauvegarder nos services publics et les acquis sociaux. Faux. Les grandes avancées sociales n’existent que depuis relativement peu de temps, elles doivent énormément à l’après-guerre et au Conseil National de la Résistance. L’idéologie dominante en France est le libéralisme voire l’ultralibéralisme : demandez aux sidérurgistes et aux mineurs du quart nord-est de la France ce qu’ils en pensent, l’exploitation de l’homme par l’homme est ce qui fonctionne le mieux dans ce pays, le progrès social est une anomalie, il est considéré à chaque fois comme une défaite du patronat. Il faut une guerre mondiale et un patronat français massivement collaborationniste pour que celui-ci fasse un bond qualitatif admirable. Mon père garde encore dans ses yeux d’enfants les images de la Garde Républicaine chargeant les ouvriers, sabres au clair en 1936… Ce qui régressera dans les services publics et nos acquis sociaux mettra des décennies, et rougira le bitume à se reconquérir.

L’économie est une résultante de l’activité humaine. C’est parce qu’il y a des hommes qui vivent ensemble que des échanges se font, et ce n’est pas parce que l’on se sert d’outils scientifiques comme les mathématiques pour quantifier cette activité humaine, que l’on peut se prévaloir de la vérité de cette science utilisée…

L’économie ne sera toujours qu’une question de points de vues, la banqueroute de l’Argentine pouvait ne pas avoir lieu, des choix ont été faits, on pouvait en faire d’autres. En Grèce, de réunions en réunions, des accords impossibles il y a encore quelques semaines et dont la simple évocation vous aurait certainement fait pousser des cris d’horreur, deviennent envisageables voire souhaitables. La relativité existe en ce monde et en matière d’économie elle s’impose de façon rigoureuse si je puis dire.

Une entreprise peut n’avoir en tête que la compétitivité, c’est son droit malheureusement.  Elle peut aussi, comme c’est déjà le cas pour certaines, avoir un œil sur ses comptes et un autre sur le monde qui l’entoure. Elle peut penser à l’immédiateté du profit pour ses actionnaires, mais elle peut aussi penser au bien-être de ses salariés et accepter temporairement de gagner moins mais de s’inscrire dans la durée et la rentabilité future que ce bien-être engendrera, de tabler sur une compétitivité durable, si toutefois vous m’autorisez ce terme…

Je vous laisse imaginer, mes Chers Experts, vos si pertinentes comparaisons avec l’Allemagne que vous resservirez à la prochaine interview de François Hollande ou de Jean-Luc Mélenchon. À ce propos, pensez bien mes Si Chers Experts à nous parler de ces « jobs » à un euro de l’heure qui existent Outre-Rhin, à nous évoquer ces longues files d’attentes aux nombreux points de distribution de soupe populaire, à nous vanter le retour à n’importe quel emploi sous peine de perdre ses indemnités chômage qui humilient tant de travailleurs allemands. Je vous laisse fourbir vos graphiques et répéter vos moues dédaigneuses de celui qui sait, face à l’ignorant qui s’obstine, je vous laisse à votre science exacte. Le monde est inexact, il est ce que l’on veut qu’il soit, et ce futur périlleux et chaotique, humain, me semble plus captivant et noble que votre bon sens découlant de vos graphiques.

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A propos philippetorreton

Bonjour à tous, voilà je viens de terminer ma bouteille de rhum, elle est vide maintenant, je vais pouvoir y mettre mon bout de papier dedans la rebouchée et la jeter très loin derrière les grosses vagues qui ramènent tout sur le sable comme les chiens, très loin sur la toile marine... C'est émouvant un blog, c'est peut-être la plus pertinente suite logique à l'article 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen.
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6 commentaires pour Les Experts

  1. derdrie dit :

    Alors moi, je suis tout sauf un expert mais je suis un citoyen… et je vous mets 20/20.
    Bravo et merci de tout coeur !

  2. Tookontan dit :

    Bonjour,

    Vous savez, ils ne trompent plus leur monde ces imposteurs.
    Tout juste arrivent-ils a impressionner les incultes, larbins, parvenus et frustres en tous genres transis d’admiration.

    C’est ainsi du reste que des creatures comme JFC ont pu prosperer (et je passe sur Fredo l’idiot de la portee qui semble etre de retour devant les micros 🙂 ).

    Ce commentaire d’une certaine Erasmette sur Liberation (http://www.liberation.fr/monlibe/comments/tree/1689400/#c5631850) en dresse le profil du reste.
    Enfin,….
    Milles excuses pour l’accentuation, clavier QWERTY oblige. Bonne journee.

    PS; @ Derdrie
    Vos saillies nous manquent cher ami. A quand une derniere pour la route (du bureau de vote ? 😉 )
    Amities,
    Tookontan

    • derdrie dit :

      @Tookontan
      C’est en cours, n’ayez crainte. J’ai eu beaucoup (trop !) de travail ces 2 dernières semaines et n’ai pas eu une minute pour taquiner le Nicolas ou le JFC. C’est bien beau de s’amuser à mordre les mollets du pouvoir mais j’ai aussi une famille à nourrir et celle-ci, trop jeune pour comprendre, n’a cure de ce devoir citoyen. 🙂

  3. PiotrduMuy dit :

    Bravo, milles bravos !
    Belle claque aux technocrates de tout poil qui ne savent toujours pas différencier l’humain des chiffres et que l’on peut faire dire ce que l’on veut à n’importe quel graphique.
    Merci Monsieur Torreton

  4. Luce Luciole dit :

    Voilà ! C’est ça que je voulais dire ! sourire. En lisant vos mots, j’ordonne mes sentiments en pensées, merci pour ça.

  5. Fred dit :

    Lorsque les gens de l’art prennent la plume, les gros, les gras rigolent souvent, surtout s’ils ennoncent des vérités « vraies ». Rire pour n pas se sentir trop cons, pour se sentir supérieur et condescendants. Rires obscènes, abjectes.
    Mais tout de même il y a un écho, car les gens de l’art quand il prennent la plume touchent. Touchent le populo, touche l’intello, touchent ceux qui ne bitent rien aux graphiques mais qui sont inscrit dans la vraie vie.

    Alors merci Philippe, et si d’aventure une envie vous prenait d pousser la gueulante en publique de faire monter la mayo sur la grand place n’hésitez pas.

    Fred

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